Lionel Chiuch | 11.10.2008 | 00:01
Il y eut longtemps deux grandes institutions touristiques à Genève. Le Palais Mascotte et le Jet d’eau. Tandis que le premier se mettait au diapason des dérives de l’âme, le second scandait sa puissance purificatrice en s’élançant vers le ciel. Diptyque idéal qui, d’une rive à l’autre du lac, tirait une ligne médiane entre le passé et l’avenir, l’ombre et la lumière.
Et puis en 1999, comme s’il s’agissait de s’essuyer les pieds avant d’entrer dans le troisième millénaire, on a fermé le Palais Mascotte. N’est restée qu’une sorte de carie pâquisarde contre laquelle venaient pisser les ivrognes et les chiens. On pense à ça, à cette mort heureusement révoquée, en observant Miyako bondir prestement entre les tables du cabaret. Dans son uniforme de majorette, la mascotte du jour invoque les fantômes du passé en faisant des culbutes dans le présent.
Un tableau peut en cacher un autre
«Je suis née là-bas, derrière le bar», lance Miyako au public. On n’est pas obligé de la croire. Ce qui est certain, c’est que l’agile jeune fille fait plus souvent tourner les têtes que les tables. Elles sont deux, comme ça, à se relayer pour tenir le rôle de chauffeuse de salle. «C’est quelqu’un qui teinte l’ambiance, qui apporte sa touche», explique Misty, l’autre mascotte. «Il faut mettre les artistes à l’aise, donner le rythme.»
Misty, c’est plutôt le style Louise Bourgoin, la dame météo de Canal +. Elle excelle dans la mimique, prend des poses bizarres, affiche un air mutin. Elle chante, aussi, et plutôt bien. Parfois, Cerise et ses yeux ronds viennent renforcer l’équipe. Derrière le personnage qu’elles se partagent, il y a une histoire. Longtemps dissimulée aux regards des visiteurs.
Jean-François Schlemmer, le patron du Palais Mascotte, confie volontiers l’anecdote. «Il y avait deux tableaux à l’entrée, qui dataient des années cinquante. Quand on a restauré, on a découvert que celui de «Paulo les biscotos» cachait une autre toile: elle représentait la cheffe des majorettes et remontait sans doute aux années 1930». La fameuse mascotte, celle qui ornait naguère les cartes de visite de l’établissement, venait de réapparaître. Et avec elle un peu de l’esprit des lieux.
Bien sûr, en procédant par strates, on pourrait reconstituer tout l’historique. Dire qu’il y avait là un relais de poste avant que l’on érige, vers 1883, le bâtiment actuel. Mais le Palais Mascotte s’est moins construit dans la pierre que dans la matière vive des êtres de chair. Il y eut comme ça des litanies de saltimbanques, de noctambules, d’artistes, de dames de petites vertus et, pour finir, tout un improbable troupeau d’une infinie détresse.
Un univers «fellinien»
C’était l’époque – de l’après-guerre à la fermeture – où Fernand Raynaud traversait la moitié de la France à bicyclette pour venir passer une audition à Genève (il fut illico renvoyé à ses foyers). Où Jo-Johnny touchait une bière et un sandwich pour solde de toute prestation. Parmi la foule des ombres familières, on devait ensuite croiser deux Alain, Delon et Morisod. Une nuit, on aperçut même, image fascinante, le génial Michel Petrucciani tourbillonnant dans les bras d’une accorte danseuse.
C’était aussi et surtout, pour le Genevois respectable, l’occasion de frayer avec la canaille. Souvent inoffensive, la canaille. Le milieu avait encore ses pudeurs. Et ses règles. Vers la fin, pourtant, c’est bien les restes de la colère de Dieu qui trompaient la solitude sous les lumières vacillantes.
«Ceux qui n’ont pas d’amour habitent les cafés», écrivait Aragon. Au poète la philosophie, au cinéaste le décor. Le Palais Mascotte se vit qualifier d’univers fellinien. Lequel Fellini, ainsi qu’il devait le confier à Manuel Tornare, y avait effectivement fait une virée. Sans doute y découvrit-il une distribution convaincante, à base de surcharges pondérales, de traits de rimmel approximatifs et de printemps fanés. Ce qu’il en reste? Il faut, comme Jean-François Schlemmer, faire tourner les tables pour le découvrir.
Une faune nouvelle et improbable s’est approprié le temple de la nuit
L’exercice n’a rien d’ésotérique. Le patron se contente de retourner le plateau de bois et de désigner une constellation de taches verdâtres. «Quand les pensionnaires apercevaient un client potentiel, elles collaient leur chewing-gum sous le guéridon avant de le rejoindre», explique-t-il.
Ses sculptures improvisées ne sont pas seules à témoigner du passé. En franchissant le seuil de l’établissement, le client passe sous la porte d’origine, dissimulée sous un drap noir. C’est du moins ce qu’affirme Plan-plan, qui filtre les entrées. Une gueule, comme on dit, et aussi de la gouaille. Auxquels on ajoutera un flair infaillible. «Il repère tout de suite les dealers ou les pickpockets», prévient Jean-François Schlemmer.
Pénétrer dans le Palais Mascotte, c’est s’embarquer pour un voyage surréaliste. Sans doute moins singulier que naguère, mais il faut laisser le temps appliquer sa patine. Une nouvelle faune s’est approprié les lieux: elle y danse à son rythme, curieusement décalé. Outre les mascottes, il y a Antoine, le programmateur, issu des milieux alternatifs. Sympathique en diable, il bondit de sa table de régie à la scène dans un flot volubile. Au travers du brouhaha, on saisit qu’il en pince plus pour la culture que pour le divertissement pur.
C’est un drôle de monde qui gravite autour de lui. Un «Cabaret burlesque» insolite qui fait se télescoper prestidigitateurs, musiciens, danseur de claquettes, comédiennes. Le trio Parisiana amorce le bal. Puis à l’humour branque et désopilant des Polly Maggoo - deux filles allumées - succède le numéro quasi tragique de Thierry. Etonnant personnage, qui délaisse son poste de maître d’hôtel pour se glisser dans la peau de Klaus Nomi, figure défunte d’un rock-opera inclassable. La silencieuse Sissou glisse ensuite sur la scène, le temps d’une danse orientale envoûtante.
Eh puis, bien sûr, il y a Elisabeth. Une sphère, d’une incroyable densité. Elle aussi, elle a son fantôme, qui chaque jour assiste à son show. C’est un chant presque animal qui surgit de la bouche de la crooneuse, quelque chose qui va puiser très loin. Elle est coquette, aussi, Elisabeth: avec ses cachets, elle s’est offert tout un lot de robes. Elle en change selon qu’elle chante au restaurant du Duc, au deuxième, ou au bistrot du rez-de-chaussée.
«J’aime sauver des lieux»
Aux premières heures du matin, on embraye dans la foulée d’Antoine pour une visite dans les loges. L’une est dédiée à Jo Johnny, l’autre à Elisabeth. C’est dans cette dernière que tout le monde se retrouve, pour discuter, partager un verre, tirer sur une cigarette. On en profite pour faire le point. Il y a parfois des récriminations, des doutes. «Il y a encore des aménagements à faire», reconnaît Jean-François Schlemmer. «Par exemple, lors des dîner-spectacle, les Genevois n’ont pas toujours l’attention requise».
Qu’importe. Pour lui, ça reste «une très belle aventure à laquelle les gens ont répondu». «Moi, j’aime retaper, sauver des lieux, poursuit-il. Le courant qui m’intéresse, c’est le contre-courant. Le plaisir c’est d’aller où les autres ne vont pas. J’ai des idées, des fantasmes». Et de conclure: «Depuis que le Palais Mascotte a rouvert ses portes, des commerçants du quartier qui ne se parlaient pas ont commencé à établir des liens. Voilà, je crois que ça a aussi cette utilité-là».